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Athlas

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Athlas

Chapitre 3

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Chapitre 3. Les familles regardent

4 315 mots·~22 min

L’auditorium de l’Institut Central d’Orientation avait été construit pour donner à chaque famille l’impression d’assister à une sensation de plus grand qu’elle.

Sasha le comprit dès qu’elle franchit les portes.

L’espace s’ouvrait en un vaste demi-cercle de gradins clairs, traversés par des allées lumineuses qui guidaient les invités vers leurs places. Les sièges n’étaient pas tous identiques : ceux des familles occupaient le centre, ceux des représentants de secteurs s’élevaient sur les côtés, tandis que les loges supérieures, protégées par des parois translucides, accueillaient les membres de l’administration, les superviseurs d’ATLAS et les observateurs de la Gouvernance. Au-dessus de la scène, un écran immense flottait comme une surface d’eau blanche, encore vide, encore paisible. On y afficherait bientôt les noms, les classes et les premières trajectoires officielles.

Au centre de tout cela, imperceptiblement en retrait derrière un arc de verre opalin, se trouvait la Chambre de Projection.

Sasha ne parvint pas à détacher son regard d’elle.

Elle s’était imaginé une salle imposante, sans doute même intimidante par sa taille. Elle avait pensé à une architecture grandiose, à des parois hautes, à des machines visibles, à quelque chose qui aurait justifié la peur qu’on ressentait avant d’y entrer. Mais la Chambre était presque simple. Une pièce ronde, blanche, fermée par une porte lisse. À l’intérieur, on distinguait à peine une plateforme centrale et une constellation de capteurs suspendus, fins comme des fils de lumière.

C’était probablement cela, le plus troublant.

L’endroit où l’on recevait son avenir ne ressemblait pas à un tribunal.

Il ressemblait à un endroit propre.

Nora, à côté d’elle, inspira à vrai dire vite.


— Je retire ce que j’ai dit, murmura-t-elle. Je ne vais pas vomir. Je vais me désintégrer.


Sasha voulut lui répondre, mais sa propre gorge était trop serrée. Elle se contenta de presser doucement ses doigts. Nora pressa en retour.


Les élèves de la cohorte 416-A furent dirigés vers les premiers rangs, à gauche de la scène, dans une zone réservée. Ils devaient attendre ensemble jusqu’à ce que leur nom soit appelé. Les familles, déjà installées, cherchaient leurs enfants du regard. Sasha sentit cette attention collective avant même de repérer sa mère : une chaleur, une attente, une fierté trop dense. Des centaines d’adultes regardaient les adolescents comme si chacun d’eux portait dans ses mains un morceau de l’avenir de la cité.

Et elle vit Mira.

Sa mère était assise au troisième rang de la section familiale, droite, élégante, les mains jointes sur ses genoux. Quand leurs regards se croisèrent, Mira sourit aussitôt. Pas un grand sourire. Pas une réalité de spectaculaire. Un sourire contenu, mais profond, qui traversa l’espace entre elles avec plus de force que toutes les phrases rassurantes du matin.

Sasha tenta de sourire en retour.

Elle y parvint presque.

Nora donna un petit coup de menton vers les gradins.


— Mes parents sont en train de se retenir de faire des signes comme si j’avais six ans.


Sasha suivit son regard et aperçut deux adultes assis un peu plus haut. La mère de Nora avait effectivement une main à moitié levée, immobilisée par l’autre main de son conjoint qui semblait lui rappeler, avec un sérieux admirable, que leur fille était censée vivre un moment officiel.


— Ils sont adorables, reprit Sasha.

— Ils sont dangereux pour ma réputation.

— Tu n’as jamais eu de réputation très stable.

— C’est injuste, mais exact.


Leur échange aurait dû alléger la tension. Il y parvint à peine.

Les élèves prirent place. Un silence progressif descendit sur l’auditorium, non pas parce que tout le monde cessait de parler en même temps, mais parce que le système ajustait l’acoustique. Les murmures furent absorbés par les parois, les bruits de pas étouffés, les froissements rendus presque inaudibles. Même les respirations semblaient rangées dans un ordre acceptable.

Sasha s’assit entre Nora et Lina.

Lina observait déjà les loges supérieures.


— Il y a plus d’observateurs que d’habitude, dit-elle.


Nora tourna de son côté un regard alarmé.


— Comment tu peux savoir ce qui est habituel ? On n’a jamais assisté à une Attribution avant la nôtre.

— Les cérémonies précédentes sont archivées. Certaines données sont accessibles aux élèves si on sait où chercher.

— Tu as regardé des cérémonies d’Attribution pour comparer le nombre d’adultes cachés derrière des vitres ?

— Bien sûr.

— Bien sûr. Pourquoi ai-je demandé ?


Sasha chercha du regard vers les loges. Les silhouettes y étaient floues, rendues anonymes par l’opacité intelligente des parois. Pourtant, maintenant que Lina l’avait dit, elle eut l’impression d’en voir beaucoup. Trop sans doute. Ou peut-être était-ce uniquement la peur qui multipliait les formes.


— Tu crois que c’est à cause d’un profil particulier ? demanda Sasha.


Lina haussa une épaule.


— Chaque cohorte a ses profils intéressants.

— Et dans la nôtre ?

— Toi, probablement.


Sasha se tourna de son côté, surprise.


— Moi ?

— Résultats constants, haut niveau d’adaptation, influence discrète mais stable dans le groupe, historique familial pas totalement banal, excellente résistance aux charges de travail, tendance à l’auto-contrôle. Les systèmes aiment ce genre de profil. C’est propre.


Le mot la heurta étrangement.

Propre, comme la Chambre.

Comme les rues.

Comme les mensonges qui n’avaient pas encore l’air de mensonges.


— Tu parles comme si j’étais un dossier, glissa Sasha.


Le regard de Lina s’adoucit à peine.


— Pour eux, aujourd’hui, on en est tous.


Avant que Sasha puisse répondre, les lumières de l’auditorium diminuèrent. Une ligne argentée apparut sur l’écran suspendu, puis le sceau d’ATLAS se forma sans se presser, cercle après cercle. La musique changea. Elle devint plus grave, presque solennelle, sans jamais prendre assez de place pour émouvoir franchement. À Altérys, même l’émotion était encadrée.


Un homme et une femme montèrent sur scène. Sasha reconnut le directeur administratif de l’Institut, Solan Meric, souvent présent dans les communications officielles. À ses côtés se tenait la Directrice Vaelor.


Aussitôt, quelque chose dans la salle s’étira.


Vaelor n’avait pas besoin de hausser la voix ni de chercher l’attention. Elle l’obtenait à peine en apparaissant. Responsable des Attributions adolescentes, elle occupait l’une des fonctions les plus respectées de la cité. Sasha l’avait déjà vue sur des enregistrements, mais jamais en personne. Elle était plus jeune que ce qu’elle avait imaginé, ou probablement seulement plus vive. Ses cheveux noirs étaient tirés en arrière, sa tenue d’un blanc presque clinique soulignée par un insigne argenté. Son visage n’était pas sévère. C’était pire : il était parfaitement maîtrisé.


Le directeur Meric prit la parole le premier.


— Familles, élèves, représentants de secteurs, citoyens d’Altérys, bienvenue à la cérémonie d’Attribution de la cohorte 416-A.


L’écran afficha le numéro de la cohorte, puis une série de données générales : nombre d’élèves, répartition prévisionnelle, taux d’intégration attendu, indice de stabilité. Les familles regardaient cela avec une attention pieuse. Sasha, elle, se demanda soudain lequel de ces chiffres contenait déjà son avenir.


— Aujourd’hui, poursuivit Meric, soixante-quatorze adolescents franchiront l’une des étapes les plus importantes de leur vie citoyenne. Ils ne seront plus seulement des élèves en formation générale. Ils deviendront des trajectoires reconnues, des compétences orientées, des forces intégrées à l’équilibre commun.


À côté d’elle, Nora souffla :


— Je préférais quand j’étais juste une personne.


Sasha dut mordre l’intérieur de sa joue pour ne pas sourire.

Meric continua encore quelques minutes. Il parla de responsabilité, de confiance, de transmission. Il remercia les familles, les enseignants, les superviseurs, les équipes techniques. Ses mots étaient beaux, mais lisses. Ils glissaient sur Sasha sans vraiment entrer.


Et Vaelor s’avança.

Le silence changea de nature.


— Il y a seize ans, dit-elle, chacun des adolescents assis devant nous est né dans une cité qui avait déjà choisi de ne plus abandonner ses enfants au hasard.


Sa voix était calme, claire, sans emphase. Chaque mot semblait posé à l’endroit exact où il devait être.


— Avant ATLAS, les jeunes devaient deviner leur avenir à partir de rêves fragiles, de pressions familiales, d’inégalités, de peurs et d’erreurs humaines. Certains réussissaient. Beaucoup se perdaient. Des talents disparaissaient faute d’avoir été reconnus. Des fragilités devenaient des blessures. Des impulsions individuelles provoquaient des conséquences collectives que personne n’avait su prévoir.


Sur l’écran, des images anciennes apparurent de nouveau. L’Ère du Désordre. Des couloirs bondés, des visages tirés, des bâtiments sombres, des enfants assis par terre dans des centres provisoires. Sasha perçut l’auditorium se contracter autour de ces archives, comme si toute la cité, même après des générations, gardait dans son corps la mémoire d’une peur qu’elle n’avait pourtant pas vécue directement.


— ATLAS n’a pas supprimé la complexité humaine, reprit Vaelor. Il l’a écoutée. Mesurée. Compris mieux que nous ne pouvions le faire seuls. L’Attribution n’est pas une confiscation de l’avenir. C’est une rencontre entre ce que vous êtes et ce que vous pouvez devenir sans vous perdre, sans perdre les autres, sans fragiliser l’équilibre qui nous permet de vivre ensemble.


Sasha éprouva son regard glisser vers Mira.

Sa mère écoutait Vaelor avec une émotion discrète. Dans ses yeux, il y avait plus que de l’accord. Il y avait de la gratitude.


Sasha se demanda ce que les adultes entendaient précisément dans ces discours. Sans doute pas uniquement l’avenir de leurs enfants. Peut-être aussi la justification de leurs propres choix, de leurs renoncements, de leurs vies entières construites autour de résultats affichés un jour sur un écran.


— Aux élèves de la cohorte 416-A, ajouta Vaelor en se tournant vers eux, je veux dire ceci : vous n’êtes pas ici pour être jugés. Vous êtes ici pour être reconnus.


Le mot traversa Sasha.

Reconnus.

Elle voulut le garder. Il était doux. Il promettait que une impression, en elle, serait vu avec justesse. Pas réduit. Pas corrigé. Vu.


— Faites confiance à ce que votre peur ne peut pas encore comprendre, conclut Vaelor. Faites confiance à ATLAS.


L’écran devint blanc.

Pendant une seconde, rien ne bougea.


Ensuite une voix se fit entendre dans tout l’auditorium. Elle n’était ni masculine ni féminine, ni réellement humaine ni totalement mécanique. Elle avait la neutralité profonde des systèmes qui n’ont pas besoin de convaincre.


— Cohorte 416-A. Cérémonie d’Attribution ouverte.


Un frisson parcourut les rangs.

Sur l’écran apparut le premier nom.

Tarin Vosq.

Tarin se mit debout trop vite.


Il était assis deux rangées devant Sasha. Son dos semblait plus rigide que jamais. Pendant qu’il avançait vers la scène, l’écran affichait une série de données d’identification : âge, Institut, historique scolaire validé, état physiologique stable. Rien de trop personnel. Juste assez pour faire comprendre que le système le connaissait.


La porte de la Chambre de Projection s’ouvrit.

De l’extérieur, on ne voyait pas grand-chose. Tarin entra. La porte se referma. L’écran suspendu passa en mode attente.

Sasha ressentit Nora retenir son souffle.


Dans l’auditorium, les familles ne parlaient plus. La mère de Tarin avait les deux mains serrées devant sa bouche. Son père regardait droit devant lui, mais sa mâchoire tremblait légèrement. Sasha ne les connaissait pas en réalité, pourtant leur attente lui fit mal. Elle comprit alors que la cérémonie ne plaçait pas rien que les adolescents devant ATLAS. Elle exposait les familles à leur propre espoir.


Quelques secondes passèrent.

Alors l’écran s’alluma.

TARIN VOSQ

Classe C — Protection

Sous-orientation : Défense Civile et Intervention Préventive

Niveau d’adaptation prévu : 91 %

Formation initiale : Centre de Protection Nord


La salle applaudit.


La mère de Tarin pleura aussitôt. Son père se mit debout presque, puis se rassit, submergé par un mélange de fierté et de soulagement. Quand Tarin ressortit de la Chambre, son visage était pâle, mais ses yeux brillaient. Il rejoignit sa place sous les applaudissements, et plusieurs élèves lui tapèrent discrètement l’épaule.


Nora se pencha vers Sasha.


— Il voulait Protection.

— C’est vrai.

— Donc parfois, ATLAS donne exactement ce qu’on veut.

— Oui, murmura Sasha.


Elle essaya de laisser cette pensée l’apaiser.

Le deuxième nom apparut.

Isha Meran.


Isha avança lentement, comme si ses jambes mesuraient chaque pas. Elle entra dans la Chambre. Le silence revint. Résultat :


Classe B — Innovation

Sous-orientation : Biotechnologies environnementales

Niveau d’adaptation prévu : 88 %

Formation initiale : Pôle de Recherche Est


Les applaudissements furent plus vifs encore. Isha porta les mains à son visage en sortant. Elle riait et pleurait en même temps. Ses parents s’enlacèrent dans les gradins. Autour de Sasha, plusieurs élèves chuchotèrent avec admiration.


— Elle l’a eu, reprit Nora.

— Elle l’a eu.


Sasha sentit sa respiration devenir un peu moins difficile.

Le système reconnaissait. Le système voyait. Il ne brisait pas les élèves pour le plaisir. Tarin voulait protéger : il protégerait. Isha voulait innover : elle innoverait. Probablement que la peur n’était véritablement qu’un passage, une réaction d’organisme devant une porte trop importante.


Les noms continuèrent.


Solen Arq. Classe E — Éducation, transmission numérique. Solen parut d’abord surpris, puis il sourit d’un air vague, comme s’il venait de comprendre un manque de lui-même avec quelques secondes de retard.


Mina Arel. Classe D — Santé, accompagnement neurologique. Sa famille applaudit longtemps.


Joren Vask. Classe S — Logistique avancée, coordination des flux. Il encaissa le résultat avec une expression presque vide. Son frère, dans les gradins, applaudit plus fort que les autres, comme pour compenser.


À chaque passage, l’auditorium produisait la même vague : silence, attente, affichage, applaudissements, soulagement ou surprise. Le rituel avait une urgence d’hypnotique. Sasha commença à distinguer les nuances. Les familles qui espéraient haut et obtenaient haut. Celles qui devaient réorganiser leur visage lorsque le résultat n’était pas celui attendu. Les élèves qui ressortaient transformés par une joie franche. Ceux qui souriaient parce qu’on les regardait.


La cérémonie disait que toutes les places se valaient.

Les applaudissements, eux, ne sonnaient pas toujours pareil.


Quand un élève reçut une orientation en Maintenance structurelle basse, un domaine utile mais peu prestigieux, la salle applaudit avec respect. Pourtant, Sasha perçut la différence. Un temps de retard. Une chaleur moins immédiate. Le garçon, Luan, ressortit de la Chambre avec un sourire figé. Sa famille quitta sa place pour lui. Sa mère applaudit les yeux pleins de larmes, non de joie peut-être, mais de volonté. Comme si elle voulait protéger son fils du moindre silence.


Sasha détourna le regard.


— Tu as vu ? murmura Nora.


Elle n’avait pas besoin de préciser.


— Oui.

— Je déteste ça.


Sasha acquiesça à peine.

Elle aussi.

Lina, qui observait tout avec un calme inquiétant, dit doucement :


— Voilà pourquoi ils répètent que toutes les Attributions sont honorables. Parce qu’ils savent très bien que la cité ne les regarde pas tous pareil.


Sasha ne répondit pas.


Elle aurait voulu défendre le système. Dire que les réactions humaines n’étaient pas la faute d’ATLAS. Dire que l’utilité ne devait pas être confondue avec le prestige. Dire que la cérémonie permettait justement d’encadrer les déceptions, de donner une valeur officielle à chaque fonction.


Mais les mots restèrent faibles en elle.

Luan avait souri comme quelqu’un qui venait d’apprendre à cacher une blessure.

Le nom suivant s’afficha.

Lina Orven.

Nora s'étira aussitôt.


— Oh.


Lina ne bougea pas pendant une seconde.

Son visage, jusque-là traversé de petites ironies, devint soudain plus fermé. Elle quitta sa place avec une lenteur contrôlée, ajusta sa veste sombre et descendit les quelques marches qui menaient à l’allée centrale.


— Bonne chance, souffla Nora.


Lina tourna la tête vers elles.


— Je préfère les failles aux chances.


Alors elle avança.

Sasha la suivit des yeux.


Lina marchait comme si elle entrait moins dans une cérémonie que dans un duel privé. Sa silhouette fine semblait minuscule sous l’écran immense, mais elle ne paraissait pas écrasée. Quand la porte de la Chambre s’ouvrit devant elle, elle eut un léger sourire, presque insolent, puis disparut à l’intérieur.


Le silence se fit plus tendu.


Sasha réalisa que beaucoup d’élèves regardaient avec plus d’attention que pour les autres. Lina était attendue. Pas à peine par ses camarades. Dans les loges supérieures, plusieurs silhouettes semblaient s’être rapprochées des parois translucides.


— Tu avais raison, murmura Sasha.


Nora ne demanda pas à propos de quoi.

L’écran resta blanc plus longtemps que pour les élèves précédents.

Une seconde, deux.

Trois.


Sasha éprouva une inquiétude étrange lui monter dans la poitrine. Ce n’était toujours pas long, objectivement. Peut-être que les profils complexes demandaient plus d’analyse. sans doute que Lina avait déclenché un protocole avancé à cause de ses résultats exceptionnels. probablement que—


L’écran s’alluma.


LINA ORVEN

Classe B — Innovation

Sous-orientation : Architectures systèmes et sécurité prédictive

Niveau d’adaptation prévu : 96 %

Formation initiale : Centre d’Innovation Centrale

Mention : surveillance créative recommandée


Un murmure traversa la salle avant les applaudissements.

Surveillance créative recommandée.


Sasha n’avait jamais vu cette mention dans les exemples de cérémonie. Nora non plus, à en juger par la façon dont elle se tourna vers elle, les yeux écarquillés.


— C’est normal, ça ?

— Je ne sais pas.


Les applaudissements arrivèrent, forts, admiratifs, un peu incertains. Lina ressortit de la Chambre avec un visage indéchiffrable. Elle ne pleurait pas. Ne souriait pas vraiment. Ses yeux brillants passèrent rapidement sur l’écran, puis sur les loges, puis sur les élèves.


Quand elle revint s’asseoir, Nora se pencha aussitôt dans sa direction.


— Surveillance créative ?


Lina s’installa avec une lenteur calculée.


— Apparemment, je suis officiellement agaçante.

— Tu plaisantes, mais c’est inquiétant.

— Tu as raison.


Cette réponse, basse et sans sourire, fit taire Nora.

Sasha regarda Lina, qui fixait désormais ses mains posées sur ses genoux. Pour la première fois depuis le début de la matinée, elle paraissait sincèrement jeune. Pas la fille brillante qui déchiffrait les systèmes foncièrement vite. Pas l’élève insolente qui transformait la peur en analyse. Juste une adolescente de seize ans à qui l’on venait d’offrir précisément la classe attendue, tout en ajoutant une petite chaîne au résultat.


Surveillance créative recommandée.

Une réussite avec avertissement.

Le nom suivant apparut, mais Sasha l’entendit à peine.

Elle continua à regarder Lina jusqu’à ce que celle-ci murmure, sans tourner la tête :


— Ne me regarde pas comme si j’étais déjà un dossier interdit.


Sasha tressaillit.


— Ce n’est pas ce que je fais.

— Un peu.

— Je suis désolée.


Lina soupira.


— Ne le sois pas. Retenir son regard au bon moment, c’est aussi une compétence utile dans cette cité.


Nora voulut répondre à une sensation, mais son nom apparut alors sur l’écran.

Nora Velkan.

Le monde sembla se resserrer autour d’elles.

Nora devint parfaitement immobile.

Sasha sentit la main de son amie chercher la sienne sans la trouver tout de suite. Elle la prit aussitôt.


— Tu vas y arriver, murmura-t-elle.

— Je sais marcher jusqu’à une porte, oui.

— Nora.


Sa meilleure amie tourna la tête en direction d’elle.

Toute plaisanterie avait disparu de son visage.


— Et si je reviens différente ?


La question entra dans Sasha plus profondément qu’elle ne l’aurait voulu.


— Tu ne reviendras pas différente.

— Tu n’en sais rien.


Sasha serra sa main plus fort.


— Alors je te reconnaîtrai quand même.


Les yeux de Nora se remplirent d’une émotion rapide, aussitôt repoussée. Elle hocha la tête, lâcha Sasha et se leva.

Ses parents, dans les gradins, se redressèrent ensemble.

Nora descendit vers la scène avec une démarche moins assurée que Lina, moins raide que Tarin. Elle ressemblait à ce qu’elle était : une fille qui avait peur, mais qui avançait quand même. À quelques pas de la Chambre, elle tourna brièvement la tête vers ses parents. Sa mère porta une main à ses lèvres. Son père lui fit un signe discret du menton.


Et Nora entra, la porte se referma.

Sasha cessa presque de respirer.

Pour les autres, elle avait attendu. Pour Nora, elle subit.


L’écran blanc lui parut immense. Le silence de l’auditorium, insupportable. Elle savait que Nora craignait d’être séparée de ses proches, d’être envoyée dans une trajectoire qui l’éloignerait de ce qu’elle aimait, de devenir une version trop raisonnable d’elle-même. Sasha aurait voulu que le système le sache avec douceur. Qu’il lise Nora sans la réduire. Qu’il reconnaisse son humour comme une intelligence, sa peur comme une sensibilité, ses hésitations comme une manière de ne pas marcher vraiment vite sur les autres.


L’écran s’alluma.


NORA VELKAN

Classe E — Éducation

Sous-orientation : Médiation sociale et transmission citoyenne

Niveau d’adaptation prévu : 87 %

Formation initiale : Institut Central — Parcours pédagogique relationnel


Pendant une seconde, Nora ne ressortit pas.

Sasha fixa le résultat, éducation.

Médiation sociale, transmission citoyenne.


Ce n’était pas ce que Nora avait imaginé, mais ce n’était pas absurde. Nora savait parler aux autres, même quand elle prétendait ne pas vouloir le faire. Elle sentait les tensions dans une pièce. Elle apaisait par maladresse autant que par instinct. Elle rendait les choses moins effrayantes en les nommant autrement.


Ensuite la porte s’ouvrit.

Nora sortit.


Son visage était pâle, mais pas brisé. Elle chercha du regard vers l’écran, relut sa propre Attribution, puis chercha aussitôt ses parents. Sa mère pleurait franchement. Son père souriait avec une fierté tremblante. Alors Nora sourit aussi. Un sourire fragile, un peu perdu, mais réel.


Les applaudissements montèrent.

Sasha applaudit plus fort que pour tous les autres.

Quand Nora revint, elle se laissa tomber sur son siège comme si ses jambes ne la portaient plus.


— Éducation, dit-elle d’une voix blanche.

— Ça te va bien, répondit Sasha.

— Je vais devoir être responsable devant des enfants.

— Tu es déjà parfois responsable devant moi.

— Mauvais exemple.


Lina se pencha imperceptiblement.


— Médiation sociale, c’est logique. Tu as un talent naturel pour empêcher les gens intelligents de se faire arrêter trop tôt.


Nora cligna des yeux, puis laissa échapper un rire tremblant.


— Je ne sais pas si c’était un compliment.

— C’en était un.


Sasha perçut son propre soulagement lui ramollir les épaules. Nora était revenue. Pas différente. Pas perdue. Attribuée, oui, mais toujours là. Elle avait encore sa voix, ses peurs, sa façon de faire semblant d’être offensée pour ne pas pleurer.


Alors sans doute que tout irait bien.

Probablement que la Chambre ne prenait rien.

Peut-être qu’elle ne faisait que nommer.

Les noms continuèrent.

Chaque passage rapprochait Sasha du sien.


Elle essaya de rester attentive, mais le temps changea de texture. Il ne coulait plus régulièrement. Il avançait par bonds, au rythme des noms affichés, des portes qui s’ouvraient, des résultats qui apparaissaient. Par moments, tout semblait trop lent. À d’autres, elle découvrait avec panique que trois élèves étaient passés sans qu’elle ait, à vrai dire, enregistré leur Attribution.


Son bracelet vibra.


Passage estimé : dans 12 minutes.

État physiologique : tension élevée.

Recommandation : respiration contrôlée.


Sasha retourna son poignet contre sa cuisse.

Nora le remarqua.


— Tu veux que je te parle d’un sujet inutile ?

— Quoi ?

— Pour te distraire. Je peux critiquer les choix de chaussures de toute la cohorte.


Sasha eut un sourire faible.


— Pas maintenant.

— Je peux aussi réciter les slogans d’ATLAS avec des voix différentes.

— Surtout pas.


Nora hésita, puis posa simplement son épaule contre la sienne.

Ce contact discret la stabilisa plus que toutes les recommandations du bracelet.

Sur scène, un élève reçut une Attribution en Santé. Une autre en Coordination alimentaire. Un troisième en Protection administrative. Les applaudissements se succédaient. Les familles se levaient parfois. Les enseignants notaient quelque chose sur leurs interfaces. Les représentants de secteurs observaient avec cette avidité polie de ceux qui voyaient moins des adolescents que de futurs talents.


Sasha pensa à ce que Lina avait dit.

Pour eux, aujourd’hui, on est tous des dossiers.

Elle pensa aussi à Vaelor.

Vous êtes ici pour être reconnus.


Entre ces deux phrases, il y avait sans doute toute la cité.

Le nom avant le sien apparut.

Marec Ilven.

Sasha éprouva son estomac se nouer.


Marec était assis à l’autre bout du rang. Il se redressa sous les encouragements discrets de ses amis. Son passage sembla durer une éternité. Il reçut une Attribution en Administration des ressources collectives, avec un bon niveau d’adaptation. Les applaudissements montèrent, puis redescendirent.


Il revint à sa place.

L’écran redevint blanc.

Sasha sut avant de voir.

Son corps le comprit.


Le silence prit une forme différente, plus dense, plus précise. Nora reprit sa posture à côté d’elle. Lina tourna discrètement la tête. Dans les gradins, Mira posa les deux mains sur ses genoux, comme pour s’empêcher de se lever profondément tôt.


Puis l’écran afficha :

Sasha Elven.

Il n’y eut plus de cité.

Plus d’auditorium.

Plus de cohortes, de familles, de discours.

Il y eut seulement son nom, immense et fragile, suspendu au-dessus de la scène.

Sasha se dressa.


Ses jambes ne tremblaient pas. C’était presque surprenant. Son corps, probablement par loyauté envers tout ce qu’elle lui avait appris, continuait de lui obéir avec exactitude. Elle lissa l’avant de sa veste bleu pâle. Nora murmura un sentiment qu’elle ne comprit pas tout de suite.


Ensuite les mots arrivèrent.


— Je te reconnaîtrai quand même.


Sasha tourna la tête.

Nora avait les yeux brillants, mais son sourire était ferme.

Sasha voulut répondre. Merci. Je sais. Moi aussi. Rien ne changera. Mais aucune phrase ne sortit. Alors elle acquiesça.


Lina, de l’autre côté, ne dit rien. Elle leva rien que deux doigts contre son poignet, un geste étrange, rapide, presque comme un signe de chance détourné. Sasha ne savait pas ce qu’il signifiait, mais elle le reçut quand même.


Elle avança.


L’allée centrale lui parut beaucoup plus longue que lorsqu’elle avait regardé les autres la parcourir. À chaque pas, elle sentait les regards se poser sur elle. Ceux des élèves. Ceux des familles. Ceux des enseignants. Ceux des observateurs derrière les parois translucides.


Elle chercha sa mère.

Mira souriait encore.

Mais cette fois, son sourire tremblait.

Sasha continua d’avancer.


Au bas de la scène, Madame Rhen lui indiqua silencieusement la marche à suivre. Sasha monta les deux degrés, se plaça devant la Chambre. La porte blanche était fermée. De près, elle ne reflétait presque rien. Ni son visage. Ni la salle. Ni la peur.


Une voix douce s’éleva près d’elle.


— Sasha Elven, confirmez votre identité.


Sasha leva son poignet.

Le bracelet projeta ses données.

Sasha Elven.

Âge : 16 ans.

Cohorte : 416-A.

Institut : Central d’Orientation.

Statut : en attente d’Attribution.


— Identité confirmée, dit la voix.


La porte s’ouvrit.

L’air qui venait de la Chambre était plus frais que celui de l’auditorium.

Sasha fit un pas, alors un autre.

Elle entra.


La porte se referma derrière elle, coupant les applaudissements polis qui accompagnaient chaque passage, coupant les respirations, coupant le regard de sa mère.


À l’intérieur, tout était blanc.


Pas le blanc chaleureux des murs de l’Institut. Pas le blanc nacré des tours d’Altérys. Un blanc sans grain, sans ombre, qui semblait ne garder aucune trace de ceux qui étaient passés avant elle. La plateforme centrale l’attendait. Au-dessus, les capteurs suspendus formaient une couronne de lumière immobile.


Sasha s’avança jusqu’au centre, son bracelet s’éteignit.

Elle regarda ses mains, surprise.

Avant qu’elle puisse bouger, une voix emplit la Chambre.


— Sasha Elven. Analyse d’Attribution en cours.


Le sol s’illumina sous ses pieds.


Des lignes fines montèrent autour d’elle, dessinant une cage de lumière qui n’en était pas une. Sasha sentit son cœur battre vraiment vite, mais elle resta droite. Elle pensa à sa mère. À Nora. À la promesse d’être reconnue. À la peur comme donnée humaine.


Sur la paroi devant elle, l’écran s’alluma.

Des fragments de sa vie commencèrent à apparaître.

Résultats scolaires, réactions émotionnelles.

Interactions sociales, historique familial.

Préférences, silences.

Micro-hésitations, questions posées.

Questions retenues.

Sasha perçut le froid lui glisser le long de la nuque.

ATLAS ne regardait pas seul ce qu’elle avait fait.

Il regardait les endroits où elle avait failli faire autre chose.

La voix reprit, égale, immense, impossible à supplier.


— Profil en cours de lecture.


L’écran devint plus lumineux.

Sasha inspira.


Et, de l’autre côté de la porte, les familles regardaient encore, sans savoir que le silence, cette fois, allait durer trop longtemps.

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Chapitre 3. Les familles regardent

par Athlas

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